1976 : l’été est caniculaire en France alors que les quatre de Birmingham enregistrent à Miami leur septième album studio en autant d’années d’existence discographique. Après un délicieusement aventureux « Sabbath bloody Sabbath », « Sabotage » avait remis le riff au premier plan pour un résultant probant, malgré un profond sentiment de redite et de lassitude, la faute probablement au temps plus souvent passé par les membres du groupe chez leurs avocats qu’à la table de mixage. Mais en 1976, le monde du rock a le postérieur entre deux chaises. Alors que le psychédélisme 70’s atteint son paroxysme, le punk fait ses premiers dégâts outre-manche. Au milieu de tout ça, BLACK SABBATH s’extasie. Iommi, seul maître à bord malgré lui (il se retrouve producteur par défaut, et Ozzy prend la tangente) s’est visiblement embarqué pour la Floride en oubliant sa boite à riffs derrière lui. Il travaille sur cet album avec Gerald Woodroffe, un claviériste anglais. Les compositions font la part belle aux longs accords ouverts, aux nappes de synthés et aux solos qui, malgré le son immédiatement reconnaissable du doigté amputé du maître, ne sont pas vraiment son arme maîtresse. Ainsi, « Technical ecstasy » est probablement LE véritable ovni de la discographie de BLACK SABBATH, non pas parce que cet album est mauvais, loin de là, mais du fait de sa « différence ». D’emblée, « Back street kids » surprend malgré tout par son riff et sa ligne de basse hypnotiques, alors que ses passages les plus mélodiques anticipent étonnamment la voie que prendra Ozzy sur ses futurs albums solo. Il n’est nul besoin de datation au carbone 14 pour savoir que « You won’t change me » est un pur produit de son époque. Ses nappes de synthés, situées quelque part entre « In the court of the crimson king » de KING CRIMSON et « Ma gueule » de notre JOHNNY national, paraissent aujourd’hui très datées. Pourtant, en électron libre, Tony Iommi y fait feu de tout bois. Sans être mauvais, ce titre n’est pas une franche réussite. On y trouve quelques notes de piano qui évoquent quatre autres garçons dans le vent… Une filiation qui n’est plus équivoque sur « It’s Allright », le troisième titre de l’album, composé et chanté par Bill Ward (Batterie), et sur les refrains duquel il est impossible de ne pas penser aux Beatles ou McCartney. On peut néanmoins s’interroger sur la pertinence de se priver du chant si emblématique d’Ozzy, quelles qu’en soient les raisons, officiellement approuvées par l’ensemble du groupe. C’est tout le paradoxe de cet album qui enchaîne les surprises, fourmille d’idées, mais manque cruellement d’une vision, d’une direction. Ainsi sur « Gypsy », dont le majestueux refrain porté par la voix d’Ozzy et la guitare d’Iommi ne dénoterait pas dans une comédie musicale. On pense forcément parfois à Alice Cooper qui sortit « Welcome to my nightmare » l’année précédente, et dont, déjà, le passage calme de « The Writ » (sur « Sabotage ») rappelait étrangement « Only women bleed ». « All moving parts (stand still) » est un bon morceau groovy qui finit crescendo, comme Sabbath en écrivit beaucoup à partir de « Sabbath bloody sabbath ». « Rock’n’roll doctor » est un morceau rock plutôt banal soutenu par un piano débridé. « She’s gone » est une ballade sirupeuse à souhait, dont les parties de guitare acoustique se noient sous les cordes (celles des instruments, pas de l’orage). Quant à « Dirty women » qui clôture cet album, si le riff qui surgit à mi-parcours pompe en partie celui de « N.I.B. », ce morceau se termine par un long solo d’Iommi qui fit son petit effet jusqu’à la dernière date de la tournée d’adieu du groupe. « Technical Ecstasy » n’est pas l’album phare de la discographie de SABBATH mais il n’est pas honteux et mérite d’être redécouvert. La production bizarre d’Iommi peut surprendre, notamment le fait d’avoir placé sa guitare à l’arrière plan, bien qu’elle soit pourtant omniprésente. Ozzy Osbourne illumine quant à lui tous les titres auxquels il participe. Sa polyvalence impressionne. C’est bien simple, il est toujours à fond. Chanterait-il les pages blanches qu’il le ferait avec une confondante implication ! A ce titre, sa prestation ressemble en tout point à un proto-Blizzard of Oz. « Technical ecstasy » est un album riche, varié, captivant, un peu fou et mal maîtrisé. Il est aussi étonnant que sa pochette, réalisée par les studios Hipgnosis (responsables notamment la même année de l’énigmatique cover du « Presence » de Led Zep), une somptueuse peinture mettant en scène deux robots se croisant entre deux escalators. Un design improbable qui stimule les neurones, aujourd’hui encore. Malheureusement les ventes chutent depuis deux albums, la fin est proche. La même année, LED ZEPPELIN publie « Présence » et se met en stand-by…. DEEP PURPLE jette l’éponge. Une page se tourne.
BLACK SABBATH
« Technical Ecstasy »
Vertigo
Sorti le 25 septembre 1976

