JOUR 38
Mardi 21 avril 2020
– « C’est bon, on est dans les temps.
– Oui mais ça, c’était avant. »
Au début du confinement, j’étais un peu comme tout le monde. J’avais peur de m’ennuyer. Alors je me suis lancé dans la lecture. Bonheur et évasion garantis, m’étais-je dit intérieurement. Égoïstement, je me dois de reconnaître avoir même accueilli cette quarantaine comme une chance, un moyen de régler leur sort à ces piles de bouquins qui me narguent, parfois depuis plusieurs années. Je n’ai pas changé d’avis. J’ai aussi débuté ce journal. Egalement pour des raisons purement égoïstes, pouvoir garder une trace de cette épreuve. Peut-être m’y replonger plus tard, et en constater la vacuité. Mais on ne se refait pas. Il ne m’a pas fallu des jours pour commencer à procrastiner. C’est très intéressant comme expérience. D’autant plus que le travail ne m’a pas laissé aussi tranquille que prévu. Ce qui n’est pas fondamentalement une mauvaise chose, bien au contraire. La procrastination ne nourrit pas son homme. Mais la semaine dernière, je ne l’ai pas vue passer, et ça m’inquiète. Le 11 mai, je le vois dorénavant comme demain. Et je ne suis plus du tout dans les temps ! Oh je ne dis pas, je me serais fixé des occupations quotidiennes chronophages sans importance comme dresser des listes de livres, de disques, de films, de A à Z, de Z à A, des bleues, des vertes, des jaunes, des qu’on aime, des qu’on n’aime pas, des études sur la valeur calorique du burger par rapport à celui du kebab, de la pertinence de la chloroquine par rapport au bain de siège, du port du masque, de la mort du basque, des contrepèteries ratées aussi, des gifs, des mèmes qui méritent, ou pas, d’être jetés aux orties,… cela aurait été bien plus simple. Je me serais arrêté et jeté frénétiquement dans la lecture des livres qui me tancent encore pour ne plus gâcher une seconde de cette expérience inédite avant que tout ne reprenne. Que la vie d’avant ne reprenne. Frénétiquement, aussi. Mais non, j’étais déjà parti trop loin, la fleur au fusil entre les dents, à me fixer des défis, des fausses bonnes idées autant chronophages mais qui me correspondent. Notamment profiter du confinement pour réaliser des interviews, mais pour une fois hors promo. D’artistes confinés, disponibles, anxieux de la situation, en plein doute, questionnement, ou étrangement sereins. Parler avec eux de tout cela, de tout… et de rien. Sauf des listes, bien sûr ! La Norvège m’a répondu il y a quelques jours et l’interview est sur le site. Ce matin, je me suis rendu plus d’une heure et demie en Suède, à parler Star Wars, coronavirus, Pirates des Caraïbes, famille, Zombies, Monthy Python, Hitler… Le genre de discussion surréaliste à l’image de la situation. Qui se permet d’échapper au temps, à l’accélération imposée par la hype qui veut régir nos vies, à ce matraquage mercantile de chaque instant tellement artificiel et, en ce qui me concerne, insupportable. Vous vous rendez compte que l’on parle plus des « produits culturels » (quel horrible locution !) avant qu’après leur sortie ? « Chef d’oeuvre ! Fantastique ! Émouvant ! Jamais vu/entendu ! »… Mais à peine sorti, on parle déjà sur son corps encore chaud du prochain dans les mêmes termes. Le job est fait, le produit a été vendu. Que le public puisse prendre le temps de le savourer n’entre pas dans l’équation, il faut déjà lui vendre le suivant, qui sera encore meilleur… BUY ! BUY ! BUY ! La vie de l’oeuvre n’intéresse personne. Ce matin j’étais dans une bulle, quelque part west of Stockholm. Demain après-midi, je serai dans une autre, de retour en Norvège. Pour refaire le monde hors promo, loin d’ici. Et ensuite je frapperai à une nouvelle porte, très certainement encore en Norvège. Chez quelqu’un qui n’a rien à vendre une fois de plus. Faut-il trouver des justifications à sa procrastination ? Peut-être… Se donner bonne conscience, ou simplement provoquer et se faire plaisir. Égoïstement. Le 11 mai approche à grands pas. Mais pour l’instant, c’est bon, finalement je suis encore dans les temps.
(A suivre)
