
The Mandrake Project est le septième petit caillou semé par Bruce Dickinson sur le chemin qu’il emprunte en solo depuis 1990, faisant sien l’adage chi va piano va sano e va lontano, loin du tumulte de la machine Maiden, de sa routine, de ses contraintes,… et de Steve Harris. Il rencontre Roy Z alors qu’il a fui cette machine, et conçoivent ensemble Balls to Picasso en 1994. Si l’on excepte un Skunkworks (1996) très teinté grunge mais loin d’être inintéressant, il ne le quittera plus tant et si bien qu’il faut peut-être se demander si Bruce ne mènerait pas en fait une carrière en duo ! Ce nouvel album arrive dix-neuf ans après le précédent, Tyranny of Souls (2005). Que penser d’un tel gap ? Pas grand chose. Pour ne pas dire « rien ». Tout d’abord parce que ceux qui sachent ont toujours en tête, deux décennies plus tard, les mélodies de « Navigate the Seas of the Sun », « Power of the Sun » ou encore « A Tyranny of Souls », mais aussi parce que ce nouvel album, conçu autour de la même équipe, s’incrit viscéralement dans la continuité. Quand le temps n’a pas d’importance, il n’a pas de prise. Qu’importe alors la production parfois pataude de Roy Z qui choquera probablement à juste titre les audiophiles indécrottables, mais quitte à enquiller les adages, ne dit-on pas qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ? Parfait ! The Mandrake Project s’attelle en une courte petite heure à titiller les sens, brouiller les pistes, surprendre, émouvoir. Bruce Dickinson ne se révolutionne pas, il se livre dans le rôle où il excelle, celui de conteur. Avec hargne et emphase, envolées lyriques, épiques, passant du graveleux au dramatique, de la mélancolie à la souffrance. Tour à tour prédicateur et incantateur, malicieux ou torturé. Sa personnalité compléxifie son expression. Mais tout cela est-il vraiment sérieux ? Il accompagne son album d’une série limitée de comics, il fait réaliser une vidéo (« Rain on the Graves ») tout droit sortie des productions de la Hammer, ses compositions invoquent autant Ennio Morricone et le western spaghetti (« Resurrection Men » et « Fingers in the Wounds »), la jungle d’Indiana Jones (« Eternity has Failed »), que les Grands Anciens chers à H.P. Lovecraft (« Shadow of the Gods »)…. Bruce Dickinson, sous ses airs sérieux, ne serait-il pas un garnement (bien) élevé à la pop culture, adorateur non pas de Satan mais de pulps, de roman gothique, d’EC comics, d’héroic fantasy, d’occulte, de spiritualisme ? Faut-il avoir partagé cette éducation pour comprendre et se sentir pénétré par cette fantaisie ? Bruce Dickinson chante un monde de geeks « d’avant ». Avec son cœur, avec ses tripes, avec plus de fausseté que d’autotune, mais qui pour s’en plaindre ou même s’en soucier ? On retrouve ici la grâce de The Chemical Wedding (1998), mais comme libérée, où ses auteurs osent quantité de ponts, de breaks, de ruptures, de digressions. Cette chronique aurait peut-être dû parler de musique, d’influences, de Sabbath, de Pink Floyd, de hardcore, de morceau repris à Maiden, du solo de Gus G, de Bruce à la guitare acoustique… Peut-être. Peut-être en parle-t-elle d’ailleurs, d’une certaine façon. The Mandrake Project est un album à facettes, tentaculaire, audacieux, cohérent avec les précédents, qui au passage met un incroyable coup de vieux à IM. Oui cet album est fait de tripes et de cœur, mais sa force résulte d’un ingrédient devenu rare dans la musique actuelle. Ecoutez-nous bien : cet album a…. une âme ! Vous savez maintenant.

BRUCE DICKINSON
« The Mandrake Project »
BMG
sortie le 1er Mars 2024

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