Manu LARCENET « La Route »

 

La dernière fois que je vous ai parlé de Manu Larcenet, c’était à la lecture des trois tomes de sa « Thérapie de Groupe », dont chaque case (notion réductrice d’une mise en page débridée) riche en couleurs provoquait des barres de rire (parfois jaunes). Autant dire qu’avec cette longue adaptation de « La Route » de Cormac McCarthy, on rit moins. On ne rit d’ailleurs pas du tout. Tout au plus sourit on avec émotion au détour d’une case à la vue de « Enfances » de Sempé, avant de réprimer un sanglot quelques pages plus tard à l’évocation des oiseaux qui, envolés, ne sont plus. Car non il n’y a pas d’animaux dans ce livre. Il est difficile d’imaginer que « La Route » (le roman) n’ait pas 438154415_987215039446608_6327368576407484213_nprofondément marqué chacun de ses lecteurs. Son atmosphère crépusculaire, le style sans ponctuation (sans humanité) de son auteur, sa lenteur et sûrement son absence de rythme, son inexorable errance familiale vers le néant (la solitude vers la mort), en font un road trip post apo unique. Je me souviens l’avoir lu non pas difficilement, mais lentement. Très lentement. Sur une année peut-être. J’y revenais régulièrement pour m’assurer que rien ne se passait. Ce road trip, je l’ai vécu de fait sur une période où la notion de temps m’a littéralement échappé, comme si j’étais moi-même dans les pas de ce père et son fils. Forcément, le film de John Hillcoat (2009) avec ses acteurs réputés m’a prodigieusement déçu sur ce point car « La Route » ne peut pas se raconter en moins de deux heures. C’est le temps qui structure la narration. L’inexorable ne se révèle que dans sa lente mise en place. Larcenet en réalise ici en 150 pages une adaptation précieuse en figeant le temps et en maîtrisant le rythme à la perfection. Quand elles ne s’attardent pas sur les personnages, les cases se suivent sans lien si ce n’est celui de l’hiver nucléaire qu’elles décrivent magnifiquement (si j’ose dire). Comme on projetterait des diapos. De quoi s’attarder ou se perdre dans chacune. Le dessin est noir ou gris, jaunâtre aussi, et toujours poussiéreux, sale, sombre. Parfois ‘agrémenté’ de quelques touches de rouge quand le sang jaillit. La nature n’existe plus. Le monde d’après est fait de poteaux, de ruines, d’autoroutes, de ponts coupés, de grues cassées… et peuplé de cadavres décharnés. Les deux personnages parlent peu. Les quelques dialogues font écho au roman, dans le fond et la forme. Il m’aura fallu trois semaines pour enla route 1 venir à bout. Non pas pour le savourer (rien n’est savourable ici), mais pour l’appréhender, m’imprégner de l’univers décrit, ou encore m’y perdre. Un univers dangereux, inquiétant,… mais dans lequel il se passe si peu de choses. L’album est un bel objet, mais aux antipodes d’un page turner (comme on dit dans notre univers pré-apocalyptique). On peut en ouvrir une page au hasard et lire. « La Route » est à l’opposé d’un « Walking Dead » par exemple. L’histoire n’est pas prétexte à action. Elle révèle au contraire le vide de l’existence. Un vide dans lequel ses personnages gardent espoir. Ou font semblant de le garder. Parce qu’être humain, c’est croire. Et avancer. Même dans la nuit.

Cette « Route » viendra se ranger sur vos étagères, dans le coin sombre derrière « Blast » et « Le rapport de Brodeck ». De là elle vous hantera comme toutes les œuvres de Manu Larcenet, dont la bibliographie ne cesse de s’étoffer, dans une multitude de genres que l’auteur exploite décidément avec une maestria impressionnante.

LA ROUTE
D’après l’œuvre de Cormac McCarthy
Par Manu LARCENET
DARGAUD
mars 2024

Laisser un commentaire