Le 17 mai 2024, INNER LANDSCAPE sortait son premier album intitulé 3H33 chez Klonosphère. Ce jeune groupe lyonnais qui œuvre dans un style alliant post-metal et sludge atmosphérique livre là un album aussi fort musicalement qu’émotionnellement incarné par son guitariste chanteur, Julien Gachet (deuxième à partir de la droite sur la photo de couverture), qui puise profondément dans son histoire personnelle pour explorer le thème du délitement du cercle familial, de ses premières failles à sa dissolution, et ce jusqu’à la disparition de son père survenue à… 3h33. Nous avons profité de la présence de Julien au Hellfest 2024, bien que le groupe n’y jouait pas, pour faire plus ample connaissance.
Julien, peux-tu nous présenter Inner Landscape, qui vient de sortir son tout premier album ?
Julien : Inner Landscapes, ce sont trois amis d’enfance, puisqu’avec Thibaud (Bétencourt, basse) et Alexandre (Covalciuc, guitare) on fait de la musique depuis nos 15/16 ans, en autodidactes, et puis on a vraiment vraiment commencé à faire de la musique au sens très impliqué et sérieux depuis dix ans. Le groupe Inner Landscapes tel qu’il est aujourd’hui existe en fait depuis à peu près 2020, quand on a fait la connaissance d’Adrien (Bernet, batterie) qui est arrivé avec son background jazz et nous a permis de nous refaire une identité un peu différente de ce qu’on faisait avant. On a gardé nos racines post-rock, post-metal, mais on les a combinées avec ses influences jazz. Avant de rencontrer Adrien, on avait déjà un set d’à peu près 45 minutes, et quand on s’est mis à jouer avec lui on a essayé de l’incorporer sur nos anciens morceaux. C’était sympa mais ça ne sonnait pas aussi bien que ce que l’on commençait alors à écrire tous ensemble. On s’est rendu compte qu’il fallait qu’on reparte quasiment de zéro. C’était à la fois beaucoup plus cohérent, et jouissif aussi, d’écrire des morceaux avec cette nouvelle identité plutôt que de tenter de faire cohabiter deux mondes. On a fait table rase, et pour l’album 3H33 tout a été écrit depuis 2020.
Le thème de votre premier album est sombre. Qu’est-ce qui définit Inner Landscapes, le fond ou la forme, le thème ou la musique ?
Julien : Je dirais que c’est la musique qui précède le thème. Après, c’est assez étroitement lié car en méthode de composition, c’est surtout moi qui amène la matière première en répètes, que ce soit des ambiances, des riffs, mais on est alors plutôt sur du ressenti musical, sans vraiment de thème à ce stade. Et à partir de cette matière musicale émanant de mon ressenti, de mon histoire, on se fédère autour de sa résonnance musicale. Est-ce que ça nous plait ou pas ?, sans se poser la question du fond qu’on va mettre avec, et si ca fait sens pour tout le monde, on progresse et on met du sens dans les mots. Pour le thème de cet album, on ne s’est pas posés en disant « on va écrire là-dessus ». On écrit les morceaux, on vérifie que chaque partie emporte l’adhésion de tout le monde, qu’on a un morceau qui nous plaît, qu’on a envie de jouer, et après je me dis « de quoi ça parle en fait ? ». C’est presque comme une intuition, tu fais quelque chose sans vraiment savoir de quoi ça parle, mais tu es guidé par ça et c’est après que tu te rends compte à quoi ça fait écho. J’ai probablement voulu parler de ça avant même de le conscientiser.
Donc la composition se ferait au départ sur une sorte de « yaourt screamé » ?
Julien : Oui, exactement, pour le chant c’est plus une intention. En plus c’est un chant qui est plutôt un appui rythmique, il n’y a pas de mélodies, juste quelques accroches ou variations, c’est plutôt un chant monolithique, et du coup en fait quand je commence à chanter ce sont plus des impulsions qui sortent, avec des mots un peu valises, un peu clés, pour surtout chercher la bonne émotion et la bonne intention.
Malgré ce style très balisé, il y a sur l’album une grosse variété entre les morceaux, je pense à un titre comme « Old Ghosts » par exemple, qui est assez différent du reste, ou encore « Unexpressive Fall » qui le suit et qui démarre avec ce gros son de basse… Bien que le principe de ce style soit de diffuser une émotion sur la durée, cette variété est-elle consciemment recherchée par le groupe ?
Julien : On n’a pas particulièrement cherché à faire différent entre les morceaux, mais je pense que ça s’est fait avec les émotions par lesquelles je suis passé, et le cycle de cette période là. Chaque morceau est un peu une capsule sur cette histoire qui s’étend sur une décennie avec le délitement familial, la maladie, le deuil, et tout ça. Et oui il y a une porte d’entrée à chaque fois différente sur ce thème là et ses étapes. Ca sonne donc assez différent, mais parce que dans cette histoire là il y a aussi des moments où tu te sens galvanisé, ou tu penses pouvoir tout supporter, arriver à tout soulever, et d’autres où tu es au fond du trou, où tu te sens plus bas que terre et tu te dis « putain, mais qu’est-ce qui m’arrive sur la gueule ? ». C’est effectivement un peu toute cette palette émotionnelle qui se ressent sur les morceaux.
Vous faîtes un peu de scène ?
Julien : Là c’est vrai qu’on était beaucoup sur la création de l’album, donc on n’a pas fait beaucoup de scène, car on n’est pas des musiciens pros donc on ne dédie pas tout notre temps à ça, on s’est vraiment concentré sur la production de ce premier album, et là on commence à terminer un peu la phase de création et on cherche des dates pour enfin pouvoir le défendre sur scène.
Ca va se passer comment pour porter sur scène toutes ces émotions. J’imagine que c’est un vrai défi ?
Julien : C’est un engagement. C’est sûr que c’est une vulnérabilité, c’est aussi un peu un saut de la foi, mais je ne le verrais pas autrement. Je ne me verrais pas écrire, pas tout de suite en tout cas, sur un truc auquel je ne me sens pas assez connecté. Finalement, les retours qu’on a eus sont plutôt globalement des retours positifs sur ce qu’on a incarné sur scène. Et je me dis que si ça ça passe, alors c’est gagné. C’est une prise de risque qui vaut le coup, tous les jours.
Quand on enchainent les concerts comme dans les festivals, en tant que spectateurs, on a parfois l’impression de voir des groupes venir défendre des styles plutôt que des identités, des groupes plus dans le « regardez ce qu’on fait » plutôt que « regardez ce qu’on est ».
Julien : Oui, je vois ce que tu veux dire.
La force de votre album, c’est qu’il est clairement dans l’identité. Comme il est tant fondé sur le vécu, l’écriture pourra-t-elle garder cet aspect profond quand viendra le moment du second album ?
Julien : (rires) Je n’ai pas épuisé tous les thèmes sur lesquels on peut écrire ! En tout cas je me suis posé la question après cet album, je me suis demandé, peut-être un peu par insécurité, « est-ce-que je vais avoir assez de matière… », et en fait, je n’écris pas un morceau pas jour mais ça ce ne s’est jamais arrêté. D’un point de vue extérieur, un album qui sort donne l’impression que c’est une phase bien déterminée avec un début et une fin, mais finalement quand on est dans l’écriture, une fois qu’on a terminé un morceau, on est déjà en train d’en peaufiner un autre ou d’avancer sur autre chose. C’est un peu un flot continu qui à un moment donné est séquencé par album. Je ne me fais pas trop de souci pour les thèmes qui pourraient être abordés, j’en ai encore quelques uns dans ma sacoche.

Que peux-tu me dire sur les retours que vous avez eus sur ce premier album ?
Julien : Ils sont assez cohérents. Huit chroniques ou analyses sur dix repèrent les mêmes choses à la fois dans les pistes d’amélioration et dans ce qui ressort bien. Là où on est très satisfaits, tu parlais de sincérité, d’authenticité, c’est vraiment quelque chose qui nous tenait à cœur, à la fois dans le thème abordé, on parlait de se livrer, mais aussi dans la prod et dans ce que dégage la musique, sans aller chercher le texte. On voulait que ça sonne vrai, pas « trop produit ». Ca réapparait plutôt dans les chroniques, que les émotions sont palpables, bien retranscrites, et on en est très contents, que le message passe.
Les paroles sont dans le livret du cd ? (si ca veut dire quelque chose à une époque où tout est dématérialisé…..)
Julien : Oui, on a tenu à intégrer les paroles. On pense aussi que lorsque tu as accès au sens et au thème, ca pave un peu plus le chemin pour accéder à l’émotion qu’il y a derrière. Je pense qu’elle est assez perceptible, mais quand on voit de quoi ça parle, le titre de l’album, les paroles, tu accèdes un peu plus au message.
Il y a un côté cathartique à ton expression sur cet album. S’est-elle avérée concluante ?
Julien : Oui, c’est indéniable que la possibilité d’écrire dessus, de créer des morceaux de musique, et de l’incarner quand tu es sur scène ou en répètes, ca donne vie à des souvenirs, à une réalité, à des émotions passées, que tu recrées alors sans te complaire dedans, mais juste « pfiou… », tu leur redonnes vie à chaque fois et c’est (silence)… c’est saisissant.

C’est une question personnelle, mais c’est quelque chose que tu as pu partager avec ta famille, tes proches… ?
Julien : Oui, c’est quelque chose dont j’avais discuté avec ma famille, notamment avec ma sœur et ma mère, parce qu’on a tous traversé cette épreuve là un peu chacun à notre manière, parfois dans le dur, et pour le clip notamment de « 3H33 » j’ai retrouvé des images filmées en super 8 des années 90 et d’avant où il y avait justement des images de famille. On s’était dit que ça aurait tellement de sens de pouvoir les utiliser, les intégrer dans le clip, encore une fois pour la sincérité, j’en ai parlé à ma famille en disant « est-ce-que vous êtes ok pour que j’utilise ces images ? », c’est genre 30 secondes dans le clip… Ils ont été ok, ils m’ont dit « super, vas-y… ». Il y a eu un rassemblement autour de cette manière là de parler de notre histoire familiale.
Ca a permis de soigner des blessures ?
Julien : Je ne parlerais peut-être pas de soin, mais en tout cas je pense qu’il y a eu un apaisement, de se dire que c’est chouette de pouvoir en faire quelque chose, que ça mène à une création musicale, en tout humilité, mais c’est aussi une manière de pouvoir le faire vivre et le faire exister différemment. Presque comme une célébration, en se disant, « voilà, ça s’est passé, il y a eu des moments sombres, et il y a eu des moments de lumière aussi ».
Plus largement, tu penses que dans ce style de musique c’est une nécessité d’avoir des « choses » à dire, personnelles, de l’ordre de la santé mentale ou autre, ou peut-on se satisfaire uniquement de la musique ?
Julien : Je dirais que dans le style que je connais le mieux, c’est à dire le post et le metal, les morceaux que j’aime, ou auxquels les gens accrochent, sont rarement des morceaux désincarnés. Un morceau comme « 10.000 days » de TOOL, le chanteur parle de la maladie de sa mère,… c’est…. encore une fois c’est une mise en danger pour lui et pour le groupe, c’est un parti pris pour la vulnérabilité et c’est ça, encore une fois, le plus touchant, car tu vois que ce n’est pas qu’une conception intellectuelle de la musique, que ce n’est pas juste la recherche du bon riff qui va bien marcher, c’est livrer une part de toi sur scène. Il peut y avoir des anomalies, des morceaux qui vont super bien marcher et qui ne sont pas forcément liés à une histoire, mais je ne pense pas qu’ils soient la majorité.
As-tu hésité à chanter en anglais ou en français ?
Julien : Non. Pour moi c’était évident que c’était en anglais. Déjà parce que j’ai une culture anglosaxonne de la musique de par ma mère, je n’ai jamais trop entendu chanter en français à de rares exceptions, comme Lofofora, mais non, je ne me suis jamais posé la question. Je voulu que ça résonne avec ce que j’ai entendu avant, comme en prolongement. J’aime bien le côté assez large des mots pour que les gens puissent y mettre un peu ce qu’ils veulent, et je trouve que l’anglais s’y prête bien.
Moins de mots aussi.
Julien : Plus ramassé, oui. Je suis assez adepte de « peu de mots, pour dire un maximum de choses » et laisser les gens s’investir dans les textes et l’album, et y mettre un peu ce qu’ils veulent, malgré le message que toi, en tant qu’artiste, tu veux y mettre. Un morceau comme « Unexpressive fall », j’ai mon sens, comme chacun d’entre nous dans le groupe a le sien, et je me dis que quelqu’un qui ne voit pas de quoi ça parle, il peut mettre ce qu’il veut dans cet assemblage de mots. C’est important.
Sinon pour finir, qu’écoutes-tu en ce moment en voiture, en train ?
Julien : (rires) Qu’est-ce-que j’écoute…. (rires) J’écoute du prog. Je découvre Genesis. Je suis retombé sur un vieux cd chez moi, qui appartenait probablement à ma mère, Selling England By The Pound, je l’avais écouté il y a longtemps dans la bagnole,.. Je me suis posé, je l’ai réécouté, je découvre des super trucs dans les arrangements, la manière de composer, le côté « pas de limite », les gars font ce qu’ils veulent, ils sont hyper libérés,… je me frotte un peu à ça. Donc GENESIS !

Une réflexion sur “INTERVIEW : Julien GACHET – INNER LANDSCAPE”