[HELLFEST 2024 / INTERVIEW] KILLING SPREE / KLONE



Dans KLONE il est l’homme de l’ombre. Celui qui occupe les espaces, les remplit d’inquiétantes notes de saxophone, adoucit le metal ou génère de la dissonance. Matthieu Metzger est un musicien aussi discret qu’occupé. Il revient pourtant sur le devant de la scène qui nous est chère avec « Camouflage ! », un nouvel album de KILLING SPREE, le groupe barré de heavy jazz désormais duo qu’il forme avec Grégoire Galichet (Deathcode Society, Glaciation,…) à la batterie. Cette année, il remontait aussi sur scène avec KLONE. C’était au Hellfest. Nous y étions, l’occasion de faire parler Matthieu et de laisser libre cours à ses… improvisations et digressions !

Bonjour Matthieu, ça me fait bien plaisir de te rencontrer ici au Hellfest, figure-toi que mon temps de route pour venir jusqu’à toi m’a permis de réécouter en totalité le premier album de KILLING SPREE (2014) !

Matthieu : Ah oui…. le premier ? En trio ?

Pourquoi, il y en a eu d’autres avant ?

Matthieu : Il y en a un deuxième en trio, c’est un peu la même musique, mais c’est un live au Japon.

Ah bon ? Mais qui ne reprend pas « Stinky Flower » ni tout ça ?

Matthieu : Euh… si (rires). Mais en plus crado ! C’était en concert, il y a moins de micros, c’était un peu à l’arrache. C’est la même musique mais les impros sont très différentes. Le mec du label nous a dit « maintenant que j’ai fait un live in Japan, je peux fermer le label, c’est bon ! » (rires).

Je vois que ta présence fait recette sur ce Hellfest auprès de la presse, et j’ai envie de te demander « mais comment les gens te connaissent, toi l’homme de l’ombre » ? Comment fais-tu pour te vendre ?

Matthieu : Alors là, moi, la vente, le côté commercial, je commence à être plus âgé mais je pense que ça restera un mystère toute ma vie ! Ce nouvel album est plus orienté metal, c’était d’y mettre plus de distorsion qui m’intéressait. Je fabrique moi-même tous mes effets. Tout ce qui est sonore, étrange, qui ressemble par exemple à une voix criée, c’est moi qui le fabrique, avec des machines que je fabrique aussi,.. et donc pour Guillaume (Bernard) de Klone, qui est très fort pour la comm’ et aussi très mélomane de plein d’autres musiques, je pense qu’il n’aurait pas fait le trio. Mais il a bien voulu écouter le duo et il m’a dit « Ah oui d’accord… ». Ca m’a fait marrer, il m’a dit « Il y a des codes, des trucs… ». On se connaît depuis quasiment le collège, et il me dit « Ah mais ça y est, t’es un vrai métalleux ! » (rires) Il était motivé, il fait super bien la promo, et il sait à qui demander. Il faut reconnaître que Guillaume et Pat de Klonosphère sont hyper cool et hyper efficaces !

Ils sont à l’origine de la première vidéo sortie, ou du choix du titre repris ( Rapture, de MORBID ANGEL) qui par ailleurs ne sera pas sur l’album qui n’est constitué que d’originaux ?

Matthieu : Ils ne sont pas à l’origine du choix de la vidéo, mais l’idée de faire une vidéo live vient de Guillaume. L’an dernier, il m’avait dit que ce serait bien car quand tu entends le disque tu entends des grosses disto, des pitchs, que j’ai fabriquées, alors qu’en fait je joue du saxophone dans un micro et on dirait une espèce de mur de guitares de l’enfer qui en sort ! Et ça sonne bien ! Mais quand tu « vois » ce que tu « écoutes », il y a un décalage ! Guillaume nous avait vus en concert et constaté cette énergie. Le disque n’a été enregistré qu’en deux jours avec cette même énergie. Faire un morceau live avec juste une caméra, ça te met bien la pression, le caméraman a le même stress que nous, et ça te montre que ce que tu entends est vraiment ce que tu vas voir. C’est hyper important. Même si l’enregistrement existe depuis un siècle, pour moi la musique depuis des millénaires c’est le concert. Ce sont des humains qui vont jouer pour d’autres humains. Même si c’est de la musique hyper violente, il y a truc qui se passe. On avait déjà fait quelques reprises, notamment un EP avec des reprises de DEATH et de MESHUGGAH, mais avec des trucs partout donc on ne pouvait pas les jouer. Là on s’est dit qu’il fallait une reprise qu’on puisse jouer live, qui puisse montrer qu’on est dans le milieu metal, qu’on puisse montrer ce qui nous a nourris. C’est le batteur qui m’a dit « dans mon panthéon il y a « Rapture » de Morbid Angel, j’aimerais bien le faire », et c’est lui qui a eu le plan pout tourner près de chez lui, dans le ligne Maginot. En deux jours on a tourné deux morceaux live et un clip. C’est un projet où je suis un peu leader, mais avec les idées de tout le monde.

Les gens te connaissent-ils par KLONE, ou font-ils abstraction de ta participation au son du groupe ?

Matthieu : Alors… Les gens qui me connaîtraient par Klone seraient plutôt des anciens parce que là j’ai rejoué avec Klone hier pour la première fois depuis douze ans ! (rires) Ou peut-être des gens qui ont épluché les pochettes, décortiqué les crédits,…

A chaque fois que j’ai chroniqué les albums de KLONE, j’ai aimé mentionner ou pointer les petits bidouillages que tu sèmes un peu partout, et aussi ces petits passages instrumentaux… ce sont des demandes spécifiques de Guillaume ?

Matthieu : Non… Il y avait des envies, Guillaume écoute plein de trucs, pas mal de trucs atmosphériques…

DJUL !

Matthieu : Ah non, PNL ! Je ne vais pas rentrer dans le débat, mais on ne peut pas mettre PNL et DJUL dans le même panier, je suis désolé…. (rires)

Je lui demanderai tout à l’heure ! (rires)

Matthieu : (rires)…oui, c’est une volonté esthétique du groupe. Il y a même un vieux disque où il y a un son un peu dub parce qu’ils avaient écouté ça un moment. Et puis le fait que je sois là, quand un truc tourne, ça me permet d’improviser, comme tout ce qui est saxophonistique. C’est une volonté claire esthétique, qui s’est bien confirmée ensuite.

Tu es multi-instrumentiste ?

Matthieu : De formation, vraiment, j’ai fait seize ans de conservatoire en tant que saxophoniste, classique, jazz, musique contemporaine,… je joue des instruments que je construis, des claviers, des trucs comme ça, mais là où je suis sérieux, où je fais mon métier, c’est le saxophone.

Comme je ne t’avais pas vu sur scène depuis plus de douze ans avec KLONE, et que mis à part le premier album de KILLING SPREE tu étais passé sous nos radars, je me demandais si tu avais disparu !

Matthieu : Ce qu’il se passe, c’est que je trouve ça super la guitare mais je ne serai jamais un guitariste, mais d’un autre côté le saxophone dans le metal…. KILLING SPREE, c’est parce que je fabrique mes trucs. Je n’irai pas faire de solos de sax un peu énervés tout le temps sur des titres metal. Au moment où je jouais dans KLONE, jusqu’aux dernières années, j’étais dans l’Orchestre National de Jazz et dans le quintet de Louis Sclavis, je jouais dans des trucs de musique contemporaine, j’avais un duo de musique traditionnelle et néo trad, qui a quinze ans et qui tourne encore, et d’ailleurs c’est l’accordéoniste, Armelle Doucet, qui joue sur l’album acoustique de KLONE (Unplugged – 2017), le seul album acoustique où le saxophone aurait pu être pertinent ! J’avais énormément de boulot, je n’étais pas dispo tout le temps, mes bidouilles et le sax c’était compliqué à mixer, parfois on ne m’entendait pas, il y avait un truc un peu frustrant, et tout simplement de manière très pragmatique aussi : ça coûte à la fois plus cher quand je suis là, et je ne peux pas toujours être là ! Donc le batteur est au clique, mon travail est plus facile à mixer. Je suis allé les voir en concert après, et il y avait un truc très contradictoire : on entend mieux mon travail quand je ne suis pas là, car l’ingé son est souvent pris au dépourvu avec mes impros et ne sait pas toujours que faire… Donc il y avait un truc un peu étrange et ça a continué un peu comme ça. Ce n’était pas du tout un froid et je n’ai pas arrêté la musique, mais après je suis parti dans plein d’autres trucs.

Alors justement hier tu as rejoué pour la première fois live avec KLONE depuis douze ans. C’était bien ?

Matthieu : C’était bien ! Dans ces contextes là, festival, 45 minutes, généralement quand tu arrives au bout il y a une forme de frustration. Et là bizarrement à la fin, je n’ai pas eu cette impression. J’ai retrouvé des trucs, alors que je n’ai jamais joué ces morceaux avec eux puisqu’ils sont plus récents, j’avais pourtant l’impression que je les avais joués il y a quinze ans.

Le prochain album de KLONE « The Unseen » sort à l’automne. Comment se passe ta participation dans la composition ? Tu interviens en amont, après coup ?

Matthieu : Alors c’est souvent au milieu. C’est à dire que parfois ils n’ont qu’une maquette, ou alors une maquette « plus », mais c’est vraiment puzzle. Quand on a globalement basse/batterie, ou batterie/guitare et un peu la basse, je commence les trucs sur indication de Guillaume car on sait qu’il y a du champ là, et après on retravaille des trucs parce que la voix arrive, on enlève un refrain, on remet un truc, on dit « voilà c’est super » et en fait il y a trop d’infos par endroits et ailleurs rien, alors on affine ! Je suis au milieu. C’est un peu quartier libre finalement.

Tu arrives à contribuer à donner à chaque morceau une identité propre ?

Matthieu : Oui, mais il y a des trucs qui reviennent. Parce que dans les structures du morceau il y a souvent ce truc assez pop qui est le format chanson, parce qu’il y a un pur chanteur. Et le saxophone intervient en contrechant, je fais la deuxième voix, et sauf quand le passage de saxophone est à la fin, ou en intro, on reste au service du chanteur.

Revenons à KILLING SPREE si tu le veux bien. L’album s’appelle « Camouflage ! » et sort le 13 septembre. Que peux-tu nous en dire puisqu’au moment où nous nous rencontrons nous ne l’avons pas encore écouté ?

Matthieu : Album, 45 minutes denses, ça envoie bien. Il y a un morceau très calme au milieu, pour faire une petite pause pour les âmes sensibles.

Le reste est donc plus violent !

Matthieu : Oui, enfin ce n’est pas un album de grind non plus, mais ça envoie.

Du fait des machines surtout ?

Matthieu : Avec mes machines, il n’y a en fait pas du tout de son électronique. Quand on est guitariste, on a plein de cordes, on rentre dans une disto le vrai truc du rock, tu pousses ton ampli à fond et ça fait « KKRKRKRKRKRK ». Moi, je suis saxophoniste, la frustration vient du fait que si je me mets dans une disto ça fait «  mhmhmhmhmhm », donc je me suis juste fabriqué une machine qui fait du pitch, qui désaccorde mon saxophone de plein de façons différentes pour qu’en jouant une note ça fait comme si j’avais un guitariste à gauche qui en joue trois et un autre à droite qui en joue trois, et une basse, et en fait ma distorsion sert à ça. J’ai une toute petite machine que je peux te montrer, ça va te faire rire (ndr : Matthieu sort un vieux téléphone de sa poche) : Récup ! C’est un iPhone 5, et la reprise de Morbid Angel c’est ça hein ! Je rentre un micro au fond de mon saxophone, c’est tout crado, c’est pas du tout respectueux du son, sans l’effet c’est ridicule. Et avec l’effet, il y a un mur de guitares. Ca sort du truc en stéréo, et en concert je demande deux amplis basses, je rentre directement dedans, et j’ai le truc du rock, je me branche et « KKRKKRKRKRRK ».

Donc tu tournes avec un téléphone dans ta poche !

Matthieu : Oui, avec ma petite talkbox et c’est tout. Donc en fait les effets ne sont pas du tout pour faire de l’électronique. Je connais la machine, et je la veux le plus simple possible. Et après, les différences de timbres se font de la manière dont on joue, comme un guitariste.

Quand on pense saxo on pense forcément jazz et improvisation. C’est ce qu’on trouve dans ce nouvel album ?

Matthieu : Et bien dans ce nouvel album, j’ai apporté plus de riffs et même plein d’autres qui serviront dans celui d’après. On se connaît très bien avec Grégoire, donc on improvise un bout de morceau, on se regarde, on enchaîne le riff,… Le disque on l’a fait en deux jours ! Il y a des riffs que j’ai apportés, et des impros…. le morceau le plus long en est une, et en rentrant à la maison j’ai rajouté des voix par dessus… Il y a ce truc hyper direct, de la prise live et du concert. Il y a des bons riffs, il y a deux morceaux avec des riffs très simples, un peu Gojira,… Mais surtout de l’énergie. Celle du concert et de l’improvisation. Parfois j’improvise des riffs car quand je joue une note c’est comme si j’avais trois esclaves guitaristes qui faisaient exactement ce que je voulais ! C’est génial en fait ! C’est le riff minute, et le batteur suit, propose des trucs, et j’ai un autre riff en tête… c’est sans fin.

As-tu des influences musicales en metal ? Parfois on pense à Mr Bungle dans l’esprit par exemple.

Matthieu : Ah oui ! Il y avait un groupe de Klonosphère qui s’appelait ANTHURUS D’ARCHER qui était très fan, je t’encourage à les écouter, leurs disques étaient complètement foufous, cette espèce de mix Bungle-Zappa-Magma. Ils étaient trois guitares avec boite à rythme, flûte et saxophone. En fait je connais beaucoup de musique, j’ai fait une maîtrise sur Meshuggah, mais je fais des études de musicologie, et comme je t’ai dit je viens du saxophone classique, musique contemporaine,… En ce moment, j’écoute beaucoup, beaucoup de François Couprin, clavecin baroque. Ce qu’il se passe, c’est que si je me fais le Hellfest, après il faut vraiment que je me fasse de la musique baroque, et si je fais une semaine de musique baroque après il faut que j’écoute Napalm Death, et après il faut que j’écoute de la musique contemporaine, et après peut-être un live de Céline Dion, etc. J’ai besoin vraiment de me laver les oreilles, et après deux ou trois albums de Prince, de la musique romantique…. J’ai besoin de cette roue !

Tu sais quel public tu vas toucher avec ta musique ? Est-ce que ce seront par exemple des gens qui écoutent IGORRR…

Matthieu : Ah IGORRR oui ça marcherait bien. Je me pose vraiment la maison. Il y a des concerts qui arrivent, mais on est vraiment le cul entre deux chaises. Je n’ai pas de réponse à ta question. Mais je la pose à tous ceux qui vont lire cette interview ! Il y a un public tu sais ! Et puis si tu te retrouves sur une première partie d’un groupe plus mainstream, je pense que ça marche vraiment. Et puis on va refaire les reprises de Death, celle de Morbid Angel, même si ce sera bizarre l’impro au milieu, le morceau il est là, mais on n’est pas un groupe de covers, après on place nos trucs. J’aimerais bien dire que l’an prochain on jouera sur la mainstage à 21 h, mais peut-être que ce sera dans deux ans en fait, désolé ! (rires)

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