ASTERIX est un héros du patrimoine national, et heureusement nul n’est besoin de posséder une nacelle ou une meuleuse pour en savourer les aventures à l’envi. Sous la plume de René Goscinny (24 albums en 20 ans, tous antérieurs à 1980), le petit Gaulois célébrait avec finesse la gouaille et l’esprit de gaudriole d’un peuple déjà très franchouillard et bagarreur. Une marque de fabrique, et probablement l’un des éléments secrets de la potion magique qui infusait la série. Mais les temps changent (ce n’est pas moi qui le dis). Avec la disparition de Goscinny, beaucoup de l’âme de la série s’est envolé (et avec, son second degré ravageur). Le départ d’Albert Uderzo en 2009 a ouvert un nouveau chapitre, l’évolution de la série revenant à l’éditeur, désormais autant gardien du temple que (surtout) de la poule aux œufs d’or. Si Didier CONRAD, aux crayons et pinceaux depuis 2013 et auteur des sept albums parus depuis, a repris avec un réel brio la partie graphique, Jean-Yves FERRI a concocté cinq premiers albums savoureusement doux-amers, « dans l’esprit », mais sans l’électricité qui parcourait l’œuvre de Goscinny. Remplacé par Fabcaro depuis deux albums, la gaudriole a cédé définitivement la place à la bienveillance morne d’une époque où ouvrir la bouche est déjà répréhensible, et ce avant même d’avoir émis un son. Orphelin de ses deux pères créateurs, Astérix ne survit plus aujourd’hui que par la partie graphique. L’image sans le son. Je viens de terminer non sans grandes difficultés la lecture de ce 41ème album « Astérix en Lusitanie », un album où il est question de « garum » et de « morues », où nos héros réussissent à sortir de prison un innocent en sollicitant une grâce Impériale (en une quarantaine de pages quand même !) là où par le passé l’affaire aurait été réglée en quelques cases de castagnes mémorables assorties de calembours bien sentis (et de collection de casques), où aucun habitant du village n’élève la voix, où Idefix fait de la figuraçao et Bonnemine tapisserie. Et dans un profond moment de désespoir face à ce néant, je me demande si ce n’est tout simplement pas ce que le lectorat de 2025 attend, lui qui souffrirait (s’effaroucherait ?) de se sentir agressé ou violenté. Je termine en republiant ci-après quelques réflexions récurrentes que j’ai pu émettre ces dernières années, comme quoi je ne devrais pas m’étonner d’être surpris !

Je vais être bref sur « La fille de Vercingétorix », le nouvel album d’Astérix par Ferri et Conrad. L’histoire vaut ce qu’elle vaut, les nombreux calembours valent ce qu’ils valent, chacun en pensera ce qu’il voudra, pour ma part j’ai souri quasiment à chaque page et passé un bon moment dans cette bd, et si ce n’est pas votre cas, et bien tant pis. Le prochain sera peut-être plus à votre goût. Je lis Astérix depuis « Le Tour de Gaule », découvert dans ma tendre enfance. J’ai toujours adoré l’humour « fin et sophistiqué » de Goscinny. Mais c’est aujourd’hui un humour d’un autre âge, cela ne fait aucun doute. Ferri et Conrad sont deux auteurs que j’aime vraiment beaucoup depuis longtemps, et je trouve qu’ils perpétuent assez habilement l’oeuvre de Goscinny et Uderzo en conservant cet humour désormais anachronique, avec une forme de décontraction salutaire. Ils ne révolutionnent rien, et de toute façon Uderzo lui-même était cramé depuis longtemps. Goscinny ne sera jamais remplacé, et son humour dont j’aime à m’inspirer régulièrement (et fort humblement) car j’en suis l’enfant, comme tant d’entre nous, était plus potache que militant. Alors quand je lis aujourd’hui sur le site de France Culture (qui par ailleurs s’interroge sur la portée sociale de JOKER…. et là aussi il y aurait beaucoup à dire) que ce nouvel album d’Astérix reste « encore au stade du féminisme washing », ou sur celui de Libé que l’album « salué pour la mise en avant d’un jeune personnage féminin indépendant à forte dimension écolo qui ressemblerait à Greta Thunberg, même si les auteurs répètent que ce n’est qu’une heureuse «coïncidence» » serait fortement « dans l’air du temps et novateur pour la série qui ne célébrait d’habitude que les vieux guerriers réacs. Comme si une cause juste rendait forcément une œuvre bonne. Or, ici, rien n’est original… »… je me dis qu’ils sont complètement à côté de la plaque et que le ciel leur est définitivement tombé sur la tête. Je suis même triste pour les auteurs de ces papiers. Il me paraît tellement inutile de vouloir tout intellectualiser, de chercher dans chaque œuvre de pop culture une critique sociétale. Toutes les publications n’ont pas vocation à être militantes. #metoo, Greta, et la PMA ne s’invitent pas systématiquement, ouvertement ou de manière sous-jacente, dans chaque œuvre de fiction. Encore une fois, GET A LIFE ! Ce nouvel album d’Astérix n’est « qu’une BD », rien de plus. Le premier degré n’est pas le Mal. Et si « La fille de Vercingétorix » n’est pas le meilleur album d’Astérix, il n’a pour autant rien de honteux. C’est juste une BD ! (Mettez bien vous ça en tête). S’il vous plaît, laissez-nous apprécier les choses pour ce qu’elles sont ! Et acceptez que chaque BD puisse ne pas être un chef d’oeuvre, sans pour autant considérer qu’elle ne devienne de facto une merde. Du coup, j’ai aussi lu le dernier Yoko Tsuno, et j’ai aimé. J’attends les critiques de Libé et France Culture pour savoir à quel point je suis corrompu et à jamais perdu (oct 2019)
En 2019, est-il encore possible de voir ou lire une œuvre qui ne soit pas putassièrement militante, ne caressant pas l’air du temps dans le sens de la brise, ne dénaturant pas les icônes de la pop culture pour les soumettre ou assujettir aux discours les plus lisses, bien-pensants et politiquement corrects de l’époque ? Des films ou livres qui racontent une histoire, tout simplement, sans se soucier de quelconques codes ? Est-il encore possible que lorsque ces œuvres échappent à ces déviances, elles puissent ne pas être immédiatement rattrapées par les analystes de la pensée unique et de la police des réseaux ? Joker, nouvel anonymous ? Terminator #metoo ? La fille de Vercingétorix est Greta ? Mon c** c’est du poulet ? Tout cela me fatigue. Je viens de lire une fine analyse descendant le dernier Astérix : « Un humour digne de l’almanach Vermot, une histoire pour les enfants de 8 à 12 ans ». Bah oui tête d’œuf, c’est un peu le concept de cette bd depuis le départ ! J’vous jure…. Tout fout l’camp ma p’tite dame ! (nov 2019)

ASTERIX « L’Iris Blanc »
Ce premier album scénarisé par fabcaro était annoncé comme dénonçant la pensée positive. Finalement il s’avère n’être que le vecteur d’une pensée unique à l’opposé de l’œuvre et l’esprit de Goscinny : « le parisianisme ». On rit en le lisant comme on rit en regardant Quotidien… Un album plus bobo que beau. Une grosse déception. (oct 2023)

[IRREVERENCIEUX]
C’est le mot que je cherchais en terminant laborieusement la lecture d’« Astérix en Lusitanie », après avoir entendu une courte chronique radiophonique vantant le travail de Fabcaro (scénariste) et précisément son ton et son humour prodigieusement actuels. Ca m’a fait tiquer car son premier essai sur la série, « L’Iris Blanc », m’avait paru particulièrement fade, dénué d’humour, et à mille lieues de Goscinny. Alors on me dira que l’air du temps est à la bienveillance, qu’il n’est soudainement plus possible qu’un personnage noir historique de la série continue à parler sans prononcer les « r » en 2025, qu’on ne peut plus (gentiment) se moquer du genre, du physique, de l’origine, de la nationalité, de la nature, du milieu social (sauf des riches), des métiers (sauf des patrons), à tel point que l’album ainsi aseptisé ne dénonce plus rien (sauf le convenu). Ô tempora, ô mores… On nous promettait du fado, on n’y trouve que du fade. Est-ce perpétuer la tradition que de réaliser un album d’Asterix qui ne prête qu’à sourire poliment ? Un Astérix sans esprit Gaulois bon enfant ? La bienveillance exclut-elle par nature l’irrévérence ? Si oui, alors l’édifice tombe à plat. À force de constamment battre notre coulpe, en ce qui me concerne elle est pleine. Quant au côté irrévérencieux, il m’est tombé sur la tête. (oct 2025)
