HORREUR




J’ai appris à mes enfants que la règle la plus importante en ville était de bien regarder à droite et à gauche avant de traverser. Je pense que les parents des années 2010 ne pourront pas se contenter de cette simple règle, à laquelle il conviendra d’ajouter « et si tu t’assois sur un banc garde un œil sur tout ce qui se passe autour de toi, et si tu assistes à un concert en plein air en ville sois prêt à te coucher à l’abri à tout moment, et dès qu’on peut on ira t’inscrire à un cours de close-combat ».


C’est comme ça, c’est ce qu’on appelle le progrès.


Je suis né et j’ai grandi pendant la guerre froide. Quand j’étais ado, si les deux grands blocs étaient passés du rouge du téléphone à celui du bouton du feu nucléaire, nous serions tous morts. Pas simplement moi et un ami assis sur un banc ou debout devant une scène, non, nous tous. Au mieux nous aurions été rapidement atomisés, au pire lentement irradiés. A l’époque, la guerre qu’on nous promettait, et qui n’est jamais arrivée, aurait été symétrique. Une seule issue nous était réservée : la désintégration. Au moment de la chute du « mur », j’effectuais mon service national et on m’apprit à me coucher au sol la tête entre les bras face au champignon atomique, ce qui aujourd’hui si je me retrouve face à un type armé d’un couteau avec une lame de 20cm ne me serait guère d’utilité. Les temps ont changé.

Dans les années 70, les attaques étaient ciblées et l’œuvre « d’agents secrets ». Ceux-ci agissaient au coup par coup. Le coup du parapluie certifié bulgare par-ci, le coup de téléphone réveillant un agent dormant par là. Ian Fleming power ! Les jeunes américains s’amusaient en chantant du « duck and cover », tandis qu’ici en France nous faisions de ces situations des comédies avec Pierre Richard.


Quel auteur ou réalisateur se lancerait aujourd’hui dans une comédie intitulée « Le coup du Couteau de 20cm » ? Personne, car nous sommes tous devenus des victimes potentielles d’un terrorisme aveugle et absurde. Nous sommes en pleine guerre « asymétrique » comme disent les spécialistes de BFMTV. Nul besoin d’être agent secret, double ou autre pour craindre pour sa vie. Il suffit de voyager en train ou d’aimer la musique. Il suffit de vivre. Il n’est même pas nécessaire de ressentir de la haine pour ses semblables.


Le terrorisme est sournois. A en croire nos élites, il n’est pas avéré, il ne se présume pas, et surtout il ne faut pas le craindre car il est moins dangereux que la voiture (les chiffres parlent). On veut juste nous faire peur. Mais en fait, c’est tout l’inverse. Non, il ne fait pas peur. Mais oui, il est dangereux. Il tue. Les morts se cumulent, morbidement déshumanisés et quantifiés indécemment comme l’inflation ou les chiffres du chômage. Suffisamment nombreux pour que chacun d’entre nous connaisse quelqu’un qui connaît quelqu’un injustement disparu trop tôt. Et puis il y a tous ceux qui souffrent dans leur chair ou dans leur tête, et qu’on oublie rapidement. Après tout, ceux-là ont la chance d’être encore là, qu’ils s’estiment heureux quand bien même sont-ils estropiés, mutilés ou traumatisés à vie !


C’est le monde d’aujourd’hui. C’est à la fois le nôtre et celui de nos enfants.


Non nous n’oublions pas. Non nous sommes pas dupes. Oui le monde est désormais ainsi. Qu’on ne nous le vende pas comme une fatalité.

Ce soir je suis triste. Encore une fois. J’avais dit que je n’en parlerais pas.

  

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