
Geoff Tate et l’O.M., quelle histoire ! Sorti en 1988, Operation : Mindcrime n’a rien perdu de sa légende au fil des décennies, et aucun fan n’a oublié la déflagration que ce troisième album de Queensrÿche représenta alors. Avec cet album metal concept gavé ras la gueule d’énergie, de hargne, d’émotions, de riffs, de solos, de refrains entêtants, d’arrangements mémorables, et de… modernisme, le groupe de banlieusards de Seattle pas encore trentenaires vivait alors ses meilleures années, ignorant que l’album suivant marquerait l’apogée artistique et commerciale de sa carrière. Les ailes brûlées par le succès d’Empire (1990), le groupe se désagrégea ensuite petit à petit au fil d’albums inégaux et de moins en moins passionnants, le premier départ, celui de son guitariste/compositeur Chris DeGarmo, lui portant un coup fatal dont il ne se relèvera jamais. Pire encore, Geoff Tate, impressionnant chanteur doté d’un caractère (d’un égo !) fort, s’imposa rapidement et naturellement unique leader sans jamais convaincre artistiquement, et surtout sans jamais retrouver le feu sacré dont il avait prétendu s’emparer sur The Warning (1984), (« Take hold of The Flame »). Malgré tout, impressionnés à juste titre par ces quatre premiers albums et les prestations scéniques du groupe à cette époque, et malgré un Operation : Mindcrime II (2006) aussi opportuniste que bien moins réussi, nombreux sont les fans qui continuent à espérer, à frissonner dès qu’on leur susurre « Mindcrime » à l’oreille. Depuis une douzaine d’années, Queensrÿche a obtenu judiciairement le droit de poursuivre l’aventure sous ce nom sans Tate, tandis que ce dernier s’est vu attribué le droit exclusif de jouer dans leur intégralité les deux albums Operation : Mindcrime I & II. C’est d’ailleurs sous ce nom Operation : Mindcrime et entourés de mercenaires qu’il se produit sur scène et qu’il a sorti trois albums formant une trilogie plutôt réussie (« The Key » (2015), « Resurrection » (2016), « The New Reality » (2017)). Autant dire que cet Operation : Mindcrime III que Geoff Tate sort sous son nom, plus que l’album qu’on n’attendait plus, est surtout l’album que l’on n’attendait pas. Revisitant l’histoire du premier album du point de vue d’un de ses protagonistes, le fameux Dr X, il est difficile, passé le fait d’accepter que Tate ait eu l’envie, l’énergie et surtout l’idée de le sortir, de ne pas avoir à l’esprit que bientôt quarante années se seront écoulées et que si le monde de la musique n’est plus le même, Tate, opéré à cœur ouvert en 2022, a désormais 67 ans. Plusieurs angles d’écoute sont possible. Un premier consiste à le comparer à ce que Tate a produit depuis son départ de Queensrÿche, et même depuis Dedicated to Chaos (2011). Ceux qui ont apprécié ces albums, qui ont accepté que le QR des quatre premiers albums est mort et ne reviendra plus, seront en terrain connu et ne seront pas déçus de ne pas retrouver ce qu’ils ont oublié d’attendre. Ils ont fait une croix dessus, celle qui apparaît sur la pochette peut-être. On retrouve ici le talent de l’artiste pour moduler sa voix, jouer de l’émotion, installer des ambiances. On retrouve son amour pour les trames rythmiques et le groove mettant en valeur presque systématiquement la basse et la batterie, mais aussi les solos de claviers et de saxophone, qu’il joue lui-même. On retrouve également l’aversion qu’il semble avoir développée progressivement depuis une quinzaine d’années pour la guitare, notamment rythmique. Ce qu’on ne retrouve pas, outre la guitare, ce sont les refrains, les mélodies, et la rigueur dans la composition interne des morceaux dont les errements paraissent répondre à une forme de liberté progressive. Du free-prog en l’occurrence. Contraint par les impératifs que Tate s’impose en jouant la carte de la suite, cet album mou perd la totale liberté qui imprégnait ses trois albums précédents. Il est par certains côtés plus convenu, sans rien offrir en échange. Un autre angle d’écoute est de le comparer aux deux premiers O:M., ce qui révèle son insignifiance, les échos du premier album se résumant à des samples d’hôpitaux et un long échange parlé. Pour le reste, ce sont deux mondes distincts, deux univers parallèles, tellement lointains l’un de l’autre. En conclusion, la qualité principale de ce disque, très certainement involontaire et encore plus inattendue, est de brillamment réhabiliter le pourtant décrié Operation : Mindcrime II ! Ce n’est pas une mauvaise chose. C’est un exploit, mais c’est aussi un comble !
Geoff Tate
« Operation: Mindcrime III»
Sortie le 03 mai 2026
