Il fut un temps pas si lointain où le lecteur collectionneur de comic-books arpentait principalement les allées des festivals ou les échoppes des bouquinistes à la recherche du Graal, ou plus concrètement DU fascicule manquant à sa collection, qui parfois n’avait d’autre valeur que celle de combler un trou béant. Cette pièce aux allures de clef de voute n’était bien souvent qu’un fascicule anodin d’une trentaine de pages, publicités incluses, imprimé sur du mauvais papier, aux couleurs ternies, aux phylactères partiellement effacés, et parfumé aux relents du temps. Qui plus est, on pouvait le trouver glissé, avec éventuellement un carton plus ou moins rigide, dans une pochette plastique elle-même plus ou moins plissée sur laquelle le vendeur avait pris soin d’apposer une pastille rédigée par lui à l’aune de son expertise indiquant l’état dudit fascicule (de very poor pour très mauvais à Mint/Near Mint pour quasiment neuf) justifiant un prix prohibitif mais toujours acceptable pour celui qui cherche LA pièce manquante. Le Graal reste le Graal, on ne va pas chipoter pour une couverture arrachée ou une page pliée ! Et puis parce que le collectionneur était avant tout un lecteur mais aussi un junkie accro à sa passion, toute dose de comics était bonne à prendre, y compris dans les cartons glissés sous les étals et sur lesquels on pouvait lire par exemple 10 comics pour 1 $, même si évidemment pour ce prix-là il n’y avait ni carton, ni pochette plastique, ni étiquette indiquant un quelconque état de la marchandise, et qu’il n’y avait guère de chance d’y découvrir le Graal, ni même une quelconque trace de sang. Sans basculer dans la nostalgie, force m’est de reconnaître que je chéris encore profondément les sensations qui ont accompagné ces quêtes, ces expéditions, et ces découvertes. C’était une époque d’insouciance où le contenu primait, où la récompense se révélait dans la lecture. A la différence de la BD franco-belge qui avait acquis ses lettres de noblesse et accédé au rang d’Art, les comics transpiraient encore la pop-culture dont chaque fascicule avait vocation à constituer l’infime partie d’un tout merveilleux. Quel que soit l’état dans lequel son précédent possesseur l’avait laissé, comme dans bien des cas l’ivresse n’avait que faire du flacon. Et puis à partir des années 90 la spéculation, les reboots, les couvertures multiples, les gimmicks (hologrammes, couvertures lenticulaires, argentées, en relief, etc.) ont progressivement poussé de côté ce plaisir naïf, pour à la fin l’anéantir totalement. Jusqu’à aujourd’hui où je découvre quotidiennement sur internet que les collectionneurs de ce siècle ne sont plus forcément des lecteurs. Ou en tout cas ne sont pas QUE lecteurs. J’en veux pour preuve le nombre de publications sur des pages dédiées à cette fin de photos de comics sous vide, notés, dont l’état a été expertisé et dont le boitier en plastique translucide inviolable dans lesquels ils ont été placés pour l’éternité tel un insecte à jamais figé dans l’ambre fait la fierté de leur possesseur et l’admiration voire la jalousie de tous ceux à qui celui-ci le présente. Je peux comprendre éventuellement l’intérêt dans ce qui est devenu un marché spéculatif de faire expertiser un objet (et pourquoi pas un livre ou une BD) et d’assurer sa préservation en l’état afin de garantir sa valeur. Mais on découvre sur le net des collections entières de pièces de choix sous vide exhibées par leurs propriétaires sur des présentoirs, à leur domicile. Autant de livres certes à l’abri du temps, mais qui ne s’ouvriront plus jamais. Choquant. Quel est donc ce plaisir que de posséder des livres qu’on ne peut pas lire, ni relire ? Où est le frisson que de dénicher dans une convention un vieux comics sous vide en état Fine par exemple, noté 8, de l’acheter ainsi, de le rapporter chez soi, et de le disposer sur une étagère sans même l’avoir touché, senti, ouvert, lu ? Cela dépasse mon entendement. Chaque nouvelle publication de ce style découverte sur le net assèche mon cœur de fanboy. La nuit j’en fais des cauchemars, je déambule dans des festivals de comics parcourus de collectionneurs déshumanisés, où ne sont exposés que… des sarcophages.

Merci et félicitations pour cette transcription imagée de tant de souvenirs et du temps passés, des heures, des jours, des semaines de ce temps cumulé à les contempler, les ouvrir, les relire, les ranger, les dépoussiérer, les relire et les re classer. Mais la vie étant un éternel recommencement, ce loisir est de nouveau ma plus grande fenêtre d’évasion, quand je ne suis pas dans l’action. Evasion comme cette image de cette balle qu’on fait rebondir sur un mur avant de s’évader, car si les Comics sont imaginatifs, la Grande, elle est historique. Et l’évasion sur la moto est aussi un dessin moult fois recréé avec un Captain et son bouclier. D’où mon association narrative.
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